Partie 7 : Comme un fétu de paille

, par Grolf

Près de Jaffa, le Vendredi 15 Juillet 1194.

- Quelques minutes encore, et nous partirons.

Sentant l’anxiété de Thomas à quelques pas derrière moi, j’avais précédé sa supplique. Comme toujours plus inquiet que moi des dangers que pouvait encourir son maître, sa fidélité sans faille et sa promptitude à me servir m’avaient tiré de quelques mauvais pas au cours des nombreuses années écoulées depuis notre rencontre.

Plage isolée

Sur mes pieds, l’écume ruisselante de la Mare Nostrum dessinait en se retirant des motifs brillants sous la lune éclatante. Les cristaux de sel sur ma peau laiteuse semblaient refléter comme dans un miroir les milliers d’étoiles des cieux obscurcis. Le doux bruit du ressac rajoutait une touche supplémentaire à mon impression de vivre un bref instant où le temps se serait arrêté.

Tout ceci n’avait-il été qu’un rêve ? Et quand bien même cela aurait-il été réel, à quoi cela aurait-il servi ? Voilà près d’un siècle qu’avec des centaines de milliers d’hommes et de femmes j’avais quitté ma terre pour venir m’échouer comme eux sur ces rivages lointains. Que restait-il aujourd’hui de tout ce pour quoi nous étions venus ? Pratiquement rien. Nous ne laisserions pas plus de trace en ces lieux hostiles que mes propres pas sur le sable de cette plage en cette chaude soirée d’été.

La première croisade avait apporté beaucoup d’espoir, et dans le sillage de la prise de Jérusalem en 1099, nous avions fondé notre avenir en Terre Sainte sur la création de provinces fortes : le Comté d’Edesse, la Principauté d’Antioche, le Comté de Tripoli, et bien sûr, le Royaume de Jérusalem. Les autochtones ne se montrèrent pas tous aussi hostiles que la rumeur l’avait annoncé, et au cours des années, les peuples d’ici et de là-bas nouèrent des liens forts. On a vu parfois des alliances, que certains qualifieraient de "contre-nature", se former au gré des enjeux locaux. Tel émir sarrasin pactisant avec tel seigneur chrétien pour l’élimination d’un rival, combattant le lendemain l’un contre l’autre pour la possession d’une terre.

Les enfants des premiers croisés, de sang mêlé pour certains, et les enfants de leurs enfants, virent leur vigilance s’endormir. Et pendant ce temps-là, les sarrasins prirent conscience qu’il leur faudrait un jour ou l’autre mettre de côté leurs querelles intestines, pour bouter l’envahisseur chrétien hors de Palestine. La chute d’Edesse fut le premier signe du déclin pour nous, et la croisade qui s’ensuivit en 1147 n’eut pas beaucoup plus d’effet que la dernière vague venant ce soir couvrir à nouveau mes pieds. Dune après dune, oued après oued, nous perdions prise sur les terres qu’avaient foulées mille ans plus tôt le Christ et ses disciples.

Puis vint le sauveur. Leur sauveur. Il réussit à unifier sous sa coupe les califats du Caire et de Damas, les forces du Sud et de l’Est. D’une obscure tribu kurde du Nord, Salah al-Din Yusuf sut balayer ses rivaux comme il balaiera plus tard les forces croisées comme si elles n’étaient rien de plus que des fétus de paille. Celui que nous appelons Saladin nous infligea la pire des humiliations et des défaites à Hattin, à l’Est d’Acre, il y a déjà sept ans de cela. Avec ses troupes, il conquit de grands territoires et finit même par nous reprendre Jérusalem. Face à la menace d’une destruction totale des royaumes d’Outremer, les plus grands souverains d’Europe réagirent promptement. Ah, quelle n’était pas notre fierté de savoir que le roi de France, Philippe Auguste en personne, ainsi que le roi d’Angleterre, Richard Cœur de Lion, mèneraient eux-mêmes cette troisième grande croisade pour tenter de réassurer notre emprise sur ces lambeaux de sable qui étaient désormais notre terre d’adoption.

La prise de Chypre en 1189 enflamma notre enthousiasme, et nous étions prêts à soutenir de l’intérieur l’assaut des flamboyantes forces de l’Occident lumineux face aux infidèles mécréants. Puis c’est Saint-Jean d’Acre qui tomba en nos mains sous la conduite du roi Richard. Mais contre toute attente, alors que Jérusalem se profilait à l’horizon, le Lion préféra signer une trêve avec Saladin en 1192. Comment admettre un tel renoncement ? Sans doute quelque affaire urgente lui imposant de rentrer au plus vite en son île d’Angleterre. J’ai entendu dire à l’époque qu’un rival y aurait pris sa place sur le trône. En toute chose, même durant les heures les plus sombres, il faut voir où est le bien, et en l’occurrence, cette trêve nous garantissait quelques années de paix. Et ce ne fut pas du luxe pour soigner nos blessures.

Cavaliers musulmans

Les flux et reflux, le jeu du pouvoir et des influences ne s’arrêtait bien évidemment pas à la tombée de la nuit, et les caïnites musulmans reprirent eux aussi espoir en l’avenir. C’est sereinement que petit à petit ils reconquirent les postes dominants qui étaient les leurs avant notre arrivée. La mort de Saladin quelques mois après la signature de la trêve ne remis pas celle-ci en cause, et elle est toujours en vigueur aujourd’hui. Jérusalem ne fit pas exception, et c’est donc un sultan qui régit maintenant notre vie nocturne. Azif n’a jamais fait secret de son hostilité et de son mépris vis-à-vis des chrétiens, mais pour préserver le secret nécessaire à notre survie, il a mis un temps ses rancœurs de côté pour exercer un pouvoir aussi impartial que possible dans une telle situation. Mais j’ai peur que celui que je suis chargé de protéger dans l’ombre ne risque de rompre cet équilibre, poussé par ses ambitions et ses convictions enracinées dans des siècles de dévotion à notre Foi.

- Allons-y, murmurais-je à l’intention de Thomas. Il ne faudrait pas faire attendre nos hôtes.

Nous étions arrivés récemment à Jaffa pour un séjour de deux nuits afin de rencontrer quelques caïnites chrétiens assez influents ici pour, je l’espérais, nous apporter leur aide pour enrayer l’érosion de notre influence dans la Ville Sainte. S’il fallait aller chercher du sang neuf dans la région, il ne faudrait pas attendre d’avoir cédé la dernière once de terre pour commencer à s’inquiéter de réfléchir à notre riposte. Mes amis à Jérusalem attendaient beaucoup de ma mission de plénipotentiaire auprès des princes vampires chrétiens encore en mesure de mobiliser leurs forces, et je n’aurai voulu à aucun prix leur ramener la triste nouvelle que notre dernière espérance serait, elle aussi, emportée au loin par le vent du désert, comme un vulgaire fétu de paille...

© Grolf, 26/06/2004

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