Partie 5 : La haine en héritage

, par Grolf

Bethléem, le Lundi 11 Mars 1140.

"...Je n’existe pas, mais il sait que je suis là. Il voudrait me faire disparaître, mais il ne peut vivre sans moi. Quand je ne serai plus, il n’aura jamais été. Je l’ai tant fait souffrir depuis des années, et pourtant, nous restons indissociables, indivisibles, les deux faces d’une même pièce.

Il est le début, je suis la fin ; je suis la nuit, il est la lumière ; je suis le noir, il est le blanc ; je suis le froid, il est le chaud ; il était le soleil, je serai la lune. Je ne suis que la part d’ombre et de ténèbres qui est en lui.

Je suis le noir que vous voyez au fond de ses yeux. Quand il pleure, c’est ma bave pleine de sang qui coule de ses yeux. Quand il est en colère, c’est ma voix qui résonne autour de vous. Quand il souffre, ce sont mes griffes qui broient son cœur..."


Le hennissement de mon pur-sang me tira de mes sombres pensées. Mes pensées ? Les anciens vampires disent que lorsqu’un mortel reçoit le don obscur, il reçoit aussi une malédiction, il devient un monstre avide de sang. Tous ses bas instincts, tout ce qui le rapproche de l’animal, tout ce qu’il y a de plus pervers dans la nature humaine, tout cela émerge, se développe, converge pour former une sorte de conscience ; pour certains, un maître, pour d’autres, un ennemi intérieur. Les anciens appellent cela : la Bête. Elle est en tout vampire, mais certains parviennent à la contrôler, à l’endormir ; d’autres se laissent submerger par elle.

Désert de Judée

J’ai l’impression de l’entendre parler parfois dans ma tête. C’est comme si quelqu’un me chuchotait de noires suggestions à l’oreille, flattant mon ego, attisant mes désirs, faisant naître mon envie. Mais je dois la faire taire, ne pas obéir à mon instinct, sinon, je serai consumé, et je disparaîtrai à tout jamais pour lui laisser ma place.

Je guidai ma monture sur un chemin rocailleux serpentant vers le sommet d’une petite colline. La clarté lunaire donnait aux environs une couleur blanchâtre, presque fantomatique. En redescendant de l’autre côté de la butte, je commençai à distinguer les faubourgs de Bethléem. Les quelques kilomètres parcourus depuis Jérusalem avaient été monotones et sans réel danger, mais maintenant il fallait que je me méfie : les vampires locaux ne sont pas forcément des plus amicaux envers les visiteurs étrangers. Je me dirigeai donc assez rapidement vers la demeure de mon hôte de ce soir, tout en jetant régulièrement des regards dans les ruelles désertes.

Un peu à l’écart de la vieille ville, le manoir que je cherchai dénotait quelque peu. C’était une construction assez inhabituelle en ces lieux, mais je chassai rapidement ces pensées en apercevant un homme près de l’entrée de la propriété. Ayant rendez-vous, la présence de ce serviteur n’était pas suspecte.

- Messire Pierre de Quillan, je présume ?
- En effet, répondis-je.
- Je suis Paolo, pour vous servir. Si vous voulez bien me suivre, Dame Etheria vous attend. Je m’occuperai de votre cheval.

En parcourant les quelques mètres me séparant du manoir sur les pas de Paolo, je ne pouvais m’empêcher de penser que la rencontre que j’allais faire ce soir risquait d’être dangereuse pour moi. Non pas que je craignais une quelconque malveillance de la part d’Etheria, mais plutôt des conséquences que pourrait avoir notre "coopération".

Durant plus de trente années de vie nocturne, j’avais appris à connaître la société vampirique. Bien que beaucoup de dangers nous menacent, la solidarité n’est pas toujours de mise pour faire face à eux. Pour comprendre cela, il faut remonter aux origines, à notre père à tous : Caïn. Après avoir tué son propre frère, Abel, commettant ainsi le premier meurtre de l’humanité, Caïn fut maudit et banni par Dieu, condamné à errer pour l’éternité. C’est sa rencontre avec Lilith, la première femme d’Adam, elle aussi rejetée pour son impureté, qui changea son destin. Elle lui enseigna que son sang de damné recelait un grand pouvoir, et que la maîtrise de celui-ci lui permettrait de dominer tout être vivant qui croiserait son chemin. Il apprit ainsi à canaliser son énergie et développa des talents hors du commun, que l’on connaîtra par la suite comme des disciplines bien distinctes.

Caïn (par Fernand Anne-Piestre)

Mais Caïn était toujours seul, et voyant que l’humanité se développait, il envia les descendants de Seth, son autre frère. Il engendra par l’Etreinte trois infants, qui engendrèrent à leur tour, et ainsi de suite. De génération en génération, l’arbre généalogique des caïnites (comme se désignent les vampires entre eux) étendit ses multiples branches et se répandit à travers toutes les terres civilisées. Mais à chaque génération, le pouvoir du sang de notre Père Sombre s’épuise, se dilue, et perd de sa puissance. On en arrive même à pourchasser les plus faibles, considérés comme indignes de notre sang. Au fil des siècles, chaque branche, chaque famille s’est constituée en clan, avec ses disciplines propres, sa philosophie, ses méthodes. Les points de vue ont peu à peu divergé, jusqu’à en devenir des motifs de conflit. Comme le disent les plus manichéens, si l’on n’est pas pour quelqu’un, on est contre lui. Et les ennemis de mes amis ayant de fortes chances de devenir mes propres ennemis, il faut se méfier des alliances que l’on noue, même si la confiance est partagée. La politique ne se couche pas avec le soleil. Ce sang transmis de père en fils, de sire à infant, est porteur de pouvoir, de malédiction, il engendre notre Bête, révèle nos instincts. Il est notre héritage, porteur de mal et de haine.

Bien que la "sainte femme de Bethléem" fût une figure populaire de la société caïnite, elle avait aussi quelques ennemis, aussi devais-je prendre mes précautions. Je côtoyais son infant depuis plusieurs années à Jérusalem, je lui avais même rendu plusieurs services par le passé. C’est sans doute cette bonne impression qui me valait d’être dans les bonnes grâces de Dame Etheria, et de pouvoir la rencontrer ce soir-là.

- Je sais que vous êtes en bon terme avec mon infant, et j’aimerai vous demander votre aide à son sujet.

Voilà donc la raison de cette visite. Après quelques minutes de discussion aimable, elle entrait donc dans le vif du sujet.

- Je lui ai déjà apporté mon soutien à plusieurs reprises, et il m’a laissé quelques libertés sur son territoire, précisai-je.
- C’est pour cette raison que je vous ai... choisi. J’aimerai que vous m’aidiez à le protéger. Voyez-vous, il est très ambitieux, et parfois très radical et intolérant dans ses opinions et dans ses actes. Il a déjà des ennemis à Jérusalem, et ses objectifs risquent de gêner énormément de monde...
- La solution serait que vous limitiez vous même ses ambitions. Ce serait plus simple, non ?

Dame Etheria laissa le silence planer quelques instants alors qu’un petit sourire se formait au coin de ses lèvres pâles.

- Certes, mais s’il parvient à faire ce dont il rêve, cela ne serait pas dénué d’intérêt pour vous... et pour moi.
- M’engager en sa faveur risque de m’attirer quelques inimitiés.
- J’en suis consciente, mais je crois que le jeu en vaut la chandelle. De plus, si de graves menaces venaient à peser sur vous, je me porterai garante de votre sécurité, ou au pire, je m’arrangerai pour vous assurer une mise hors de danger rapide. J’ai de nombreux contacts dans les villes environnantes et ils me doivent certaines faveurs...

Certaines faveurs, quel euphémisme ! Tout le monde sait très bien que lors des jours sanglants qui ont accompagné la prise de Jérusalem en Juillet 1099, elle a aidé de nombreux caïnites à sauver leur peau en les recueillant à Bethléem. Qui n’avait pas de dette envers elle, même quarante ans après ?

- Je vois, dis-je, pensif.
- Nul doute que vous souhaiteriez prendre votre temps pour réfléchir à ma proposition ?

Du temps, on pourrait croire que les vampires en ont à revendre - ne sont-ils pas immortels ? - mais ma vie, ou ce qu’il en reste, pourrait subitement prendre fin si de puissants caïnites commençaient à s’intéresser à mon cas. J’avais réussi jusque-là à rester discret, mais cela risquait de ne pas durer. Ce fut donc avec ce motif de tourment en tête que je regagnai Jérusalem et mon refuge avant le lever du soleil.

© Grolf, 06/04/2004

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