Partie 4 : Rien n’est gratuit

, par Grolf

Jérusalem, le Mercredi 27 Avril 1132.

L’engourdissement qui immobilisait tous mes membres disparaît au fur et à mesure de la progression dans mes veines de ce sang, source de mon pouvoir et de ma malédiction. Comme chaque soir à mon réveil, sous l’effet de ma volonté, la vitae obscure retrouve chaque recoin de mon corps pour lui redonner un semblant de vie. Après quelques minutes, je me lève enfin et me dirige vers les escaliers pour sortir de cette cave sombre et humide qui me tient lieu de refuge durant les longues heures de la journée.

Je retrouve Thomas dans la pièce où se trouve ma garde-robe. Il m’y attend pour m’aider à m’habiller. Thomas est un jeune chrétien issu de la seconde génération, née des premiers croisés arrivés trente-trois ans plus tôt. C’est un poulain, comme on appelle les enfants nés ici, qui n’ont jamais connu le pays de leurs parents que par les histoires qu’on leur a raconté. Je l’ai pris sous mon aile il y a quelques mois, j’en ai fait une goule, et j’ai ainsi toute confiance en lui et en sa loyauté envers moi. Il me rend de nombreux services, notamment pour des tâches qui ne peuvent être effectuées que de jour. Une fois habillé, je quitte ma demeure du quartier chrétien.

La faim est trop présente pour que je diffère plus avant ma recherche d’une proie. D’ordinaire, j’erre dans les rues pour provoquer une rencontre de hasard avec un malheureux passant dans une sombre ruelle, mais ce soir je suis pressé. Je me dirige donc vers un lieu où des sources de sang sont facilement accessibles. Après quelques minutes, je parviens près de l’Hôtel Provençal, un hôpital fondé par des croisés francs venus du sud de la France. Profitant de l’obscurité, je me faufile entre les tombes du petit cimetière attenant à la bâtisse, et pénètre dans celle-ci par l’une de ses entrées secondaires.

Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem

A l’abri des ombres, je laisse passer deux chevaliers. Ce sont des Hospitaliers de Saint-Jean, membres de l’ordre de moines chevaliers fondé en 1113, reconnaissables à leur croix blanche sur fond noir. De plus en plus de jeunes se tournent vers eux ou vers les Pauvres Chevaliers du Temple pour accomplir leur vocation, servir la cause et protéger les territoires francs de Palestine. Ils ont ainsi étendu leur champ d’action qui était, à l’origine, la protection et les soins aux blessés.

Une fois qu’ils se sont éloignés dans le couloir, je me dirige vers l’un des grands dortoirs accueillant les patients de l’hôpital. Je choisi parmi ceux qui me semblent les moins mal en point et m’abreuve de quelques gorgées de leur sang. Mieux vaut ne pas trop affaiblir mes victimes, elles pourraient ne pas s’en remettre, ce qui causerait des décès suspects et me priverait d’une source de vitae... De plus, même si j’ai son autorisation, je ne tiens pas à m’attirer les foudres de Boniface, le vampire qui contrôle l’Hôtel Provençal et quelques autres établissements similaires. Après avoir absorbé une dose suffisante pour me rassasier, je lèche la plaie formée sur le cou de ces mortels inconscients, ce qui a pour effet d’en effacer toute trace. Satisfait, je me faufile vers l’extérieur du bâtiment.

L’excitation me gagne au cours de mes pérégrinations parmi les vieilles masures du quartier chrétien. Je sais en effet que ce soir, je vais toucher ce qui sera sans doute l’une des plus belles pièces de ma collection. C’est grâce à ma rencontre avec Monseigneur, mon Père, que j’ai compris quelles richesses pouvaient receler les écrits de toutes origines. Toute l’Histoire du monde, toute la Connaissance peut se retrouver dans ces pages jaunies décorées de merveilleuses enluminures. Depuis, je cherche à rassembler toutes sortes de textes, principalement religieux, mais finalement, je ne me fixe aucune limite.

Après que je lui ai rendu un service important, la belle Magdalena m’a laissé entendre qu’elle pourrait sans doute trouver un cadeau de choix pour moi. J’en sais peu sur elle, si ce n’est qu’elle est issue d’une grande famille d’armateurs vénitiens, mais j’ai déjà eu l’occasion de la rencontrer plusieurs fois, et c’est avec plaisir que je suis de nouveau en sa présence cette nuit. Elle est là, dans son salon, allongée sur des coussins multicolores, vêtue d’une riche robe tout aussi colorée, brodée de fils d’or. Ses longs cheveux bruns sont ceints par un fin bandeau de soie rouge, rehaussé d’une pierre précieuse illuminant son front.

"Je pense que ce que j’ai trouvé pour m’acquitter de ma dette va vous plaire. Je l’ai emporté avec moi lorsque j’ai quitté Venise. Je crois que cet ouvrage a été réalisé par des moines de Ravenne."

Elle sort alors un objet d’un tiroir de commode et me le tend avec un petit sourire. Il s’agit d’un livre relié d’un cuir carmin portant les marques du temps. Sur sa tranche est inscrit en lettres dorées : "Apocalypsis". Avant même de l’ouvrir, je le porte près de mon visage et hume avec bonheur cette fine et caractéristique odeur de vieux cuir mêlée à celle du parchemin. J’ouvre ensuite délicatement cette pièce inestimable. Les pages en sont encore d’une étonnante fraîcheur, et les couleurs sont sans doute proches de leur état d’origine malgré les siècles. Je porte mon regard sur les riches enluminures qui illustrent le texte latin de l’Apocalypse de Saint-Jean, le dernier livre de la Bible. J’en lis quelques phrases :

Apocalypse de Saint Jean

"et factum est proelium in caelo Michahel et angeli eius proeliabantur cum dracone et draco pugnabat et angeli eius
et non valuerunt neque locus inventus est eorum amplius in caelo
et proiectus est draco ille magnus serpens antiquus qui vocatur Diabolus et Satanas qui seducit universum orbem proiectus est in terram et angeli eius cum illo missi sunt
" [1]

"...il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui." Je relis ce passage qui résonne dans ma tête. Ses anges furent précipités sur la terre. Sommes-nous ses anges maudits, nous, vampires, condamnés pour l’éternité ? Pourrons-nous un jour, nous aussi, retrouver la grâce de Notre Seigneur Jésus ?

Je reste pensif quelques instants, sans doute l’air troublé, pour retrouver le visage paisible de Magdalena qui me fait face. Elle a toujours ce petit sourire au coin des lèvres. Mais je sais ce qu’il signifie... car l’ouvrage que je tiens entre mes mains est d’une valeur incommensurable, une valeur qui dépasse de loin le maigre service que j’ai pu lui rendre. Cela veut dire que je lui suis désormais redevable. Donnant donnant. Aucun geste n’est anodin parmi les vampires, et si elle me fait ce cadeau, je dois m’attendre à devoir m’affranchir de ma nouvelle dette au prix de graves dangers, car tel est souvent ce qui nous guette parmi les ténèbres qui nous entourent...

© Grolf, 20/03/2004

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Notes

[1Apocalypse de Saint-Jean, chapitre XII :
Et il y eut guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent contre le dragon.
Et le dragon et ses anges combattirent, mais ils ne furent pas les plus forts, et leur place ne fut plus trouvée dans le ciel.
Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre, il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui.