Partie 3 : Le don obscur

, par Grolf

Jérusalem, le Dimanche 25 Septembre 1104.

Le mont des oliviers

J’ai assisté ce matin, comme depuis plus de cinq ans, à la messe célébrée par le patriarche de Jérusalem en notre église du Saint Sépulcre. J’en ai recueilli la joie, mais j’ai également éprouvé une certaine tristesse, car je sais que c’était la dernière fois. Je suis allé me promener cet après-midi au Sud-est de la ville, vers le Mont des Oliviers. En fin de journée, je me suis allongé dans les jardins, sous un arbre centenaire, et lorsque le soleil a terminé sa course en descendant vers le ponant, je lui ai adressé un dernier adieu.

Sous la faible clarté de la lune naissante, je suis rentré en ville, et je me suis dirigé vers la demeure de Monseigneur. En mon for intérieur, je me demandais une fois de plus comment on peut être redevable de tant de choses envers un homme comme je le suis envers lui. Il m’a sauvé de mon égarement voilà plus de cinq ans, il m’a hébergé, j’ai découvert tellement de choses à ses côtés, et ce soir il va me faire don de tout ce à quoi j’aspire depuis qu’il m’a ouvert les yeux sur le monde.

Ce soir sera comme une seconde naissance pour moi, une renaissance pour une vie éternelle, une vie pleine de richesses spirituelles, de rencontres, d’occasions de parcourir les terres connues et inconnues, de visiter des lieux fameux ou cachés... tout cela malgré les mises en garde de Monseigneur et les dangers qu’il a évoqué quand je lui ai demandé de me faire ce don. Car c’est un monde paradoxal qui s’ouvre devant moi : l’éternité, la puissance, mais aussi les ténèbres, le danger, et la dissimulation. Ce soir, Monseigneur m’offre le don obscur.

Je refais en pensée le chemin que j’ai emprunté dans la journée, la route que j’ai parcouru depuis mon village près de la Garonne ces dernières années, la vie heureuse que j’ai eu avec ma femme et mes enfants ; il me semble que c’était il y a des siècles dans un autre monde. Les yeux fermés, seules quelques sensations me raccrochent à l’univers qui m’entoure : le bruit de l’eau qui coule de la petite fontaine au centre de ce petit salon, la soie des coussins sur lesquels je suis couché et que je caresse de mes doigts légers, l’odeur entêtante de l’encens qui brûle à quelques pas de moi. Si je n’avais l’habitude de ses entrées discrètes, il est probable que je n’aurai pas entendu s’approcher le pas léger de mon Maître.

J’entrouvre alors les yeux pour apercevoir son visage, rendu plus vivant par la faible clarté des quelques bougies qui éclairent la pièce, s’approcher de moi. Il s’agenouille, et pose ses mains sur mes joues. Mon cœur bat la chamade. Je n’ai jamais été aussi près de lui, je ne me suis jamais senti plus en communion avec aucun autre être auparavant. "Es-tu sûr que c’est ce que tu souhaites ?". L’émotion m’empêche de prononcer la moindre syllabe, et je n’ai que la force d’incliner légèrement la tête pour acquiescer.

Il passe une main dans mes cheveux, se penche doucement vers moi, et je peux sentir une douleur subite dans mon cou lorsqu’il y plante ses crocs. Je sens que mon pouls s’accélère, et je peux deviner chaque goutte de mon sang qui s’enfuit par la plaie béante ainsi ouverte. Mais la souffrance s’estompe, les battements de mon cœur ralentissent, et une douce chaleur envahit tout mon corps, une sensation que je n’ai ressenti que dans de rares états de bien-être, des états dont seul le contact d’une femme amoureuse peut laisser entrevoir quelques fugaces effluves. Plus rien ne me rattache à ce qui m’entoure, l’odeur de l’encens n’est plus qu’un souvenir, ma peau ne sent plus rien, et mes oreilles ne perçoivent plus que les palpitations de mon cœur. La chaleur quitte mon corps, et j’ai l’impression qu’un vent glacial envahit la pièce. Une fatigue extrême me saisit, et je sais que ce courant d’air est causé par la mort qui est entrée en ce lieu pour venir me saisir.

Malgré le trouble qui voile mes yeux, je vois mon Maître porter son propre poignet à sa bouche, et y mordre à pleines dents. Une faible chaleur descend de ma gorge vers mon ventre, à mesure que son sang s’écoule en moi. Mais le froid est trop présent, il me prend aux tripes, contracte mes poumons, et j’ai de plus en plus de mal à respirer. Je finis par suffoquer, et je n’entends même plus les pulsations de mon cœur. Un voile noir envahit mon esprit. Je ne ressens plus rien. Je ne suis plus rien. Je n’existe plus.

Lune de sang

Lorsque j’ouvre à nouveau les yeux, j’ai l’impression qu’il s’est écoulé un siècle, une éternité. Et pourtant je reconnais l’endroit où je suis. Je reconnais la couleur des coussins, et pourtant la soie semble avoir changé imperceptiblement. L’eau s’écoule toujours de la fontaine, mais elle parait former des motifs étranges dans le bassin. Je regarde ma main ; le hâle qui avait coloré ma peau sous le soleil de Judée s’est estompé.

La curiosité que je porte à tout ce qui m’entoure, et qui m’est pourtant si familier, doit réjouir Monseigneur, car un petit sourire s’affiche sur son visage. Il me tend la main : "Viens avec moi, je vais te montrer ce que tu as frôlé toute ta vie sans jamais l’entrevoir. Je vais te montrer les merveilles de la nuit. Je vais t’apprendre ce que tu dois savoir."

Je me lève doucement pour me diriger vers lui, et petit à petit je me réapproprie mon corps. Et je sens au plus profond de mon être une douleur étrange et lancinante, comme si mon estomac était noué par des semaines de jeûne. Une faim criante, insatiable, un besoin qui remonte de mon ventre pour enserrer mon esprit dans ses griffes, jusqu’à ce que je ne puisse plus penser à quoi que ce soit d’autre. Mais je sais que ce n’est pas de pain ou de viande que j’ai besoin. Non, c’est d’une toute autre nourriture que mon corps crie son envie. Que suis-je devenu ? Est-ce cela être un enfant de la nuit ? Est-ce cela le don obscur ?

© Grolf, 19/02/2004

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